samedi 17 octobre 2020

Le nouveau Monde d'Hier

 "Je n'ai jamais attaché à ma personne assez d'importance pour être tenté de raconter aux autres l'histoire de ma vie. Il a fallu qu'ils se passât beaucoup de choses, une somme d'événements, de catastrophes et d'épreuves telles que rarement génération d'homme en aura vécu de pareilles, pour me donner le courage de commencer un livre qui eût pour personnage principal ou, plus exactement, pour centre mon propre moi. (...) Contre ma volonté j'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu'atteste la chronique des temps ; jamais - je ne le note point avec orgueil, mais avec un sentiment de honte, - une génération n'est tombée comme la nôtre d'une telle puissance intellectuelle dans une telle décadence morale.

Durant ce peu d'années au cours desquelles ma barbe, ayant commencé de pousser, s'est mise à grisonner, (...), il s'est produit plus de transformations radicales qu'en d'autres temps au cours de dix âges d'hommes, et chacun de nous le sent : il s'est produit presque trop de choses ! Mon aujourd'hui est si différent de mes hier, avec mon ascension et mes chutes, qu'il me semble parfois avoir vécu non pas une existence, mais plusieurs existences toutes diverses. (...)

[Le] monde au milieu duquel j'ai grandi, et celui d'aujourd'hui, et ceux qui s'insèrent entre ces deux extrêmes, se séparent de plus en plus dans mon sentiment en autant de mondes totalement distincts ; chaque fois qu'au cours d'une conversation je rapporte à de jeunes amis des épisodes de l'époque qui a précédé (...), je m'aperçois à leurs questions étonnées combien de choses sont devenues pour eux de l'histoire, combien ils se représentent mal ce qui est encore pour moi la plus évidente des réalités. Et un secret instinct en moi leur donne raison : entre notre aujourd'hui, notre hier et notre avant-hier, tous les ponts ont été rompus. Je ne puis faire que je ne m'étonne de l'abondance, de la variété que nous avons condensées dans le peu d'espace d'une seule existence, à la vérité fort précaire et dangereuse, simplement quand je la compare avec le genre de vie de mes devanciers. (...)

Quant à nous, tout ce que nous avons vécu est passé sans retour, rien n'a subsisté de ce qui avait précédé, rien n'est revenu ; il nous a été réservé d'être engagés de tout notre être dans un torrent d'événements, que l'histoire d'ordinaire distribue avec parcimonie entre certains pays, entre certains siècles isolés. (...) Tous les chevaux livides de l'Apocalypse se sont rués à travers mon existence, la révolution et la famine, l'avilissement de la monnaie et la terreur, les épidémies et l'émigration ; j'ai vu croître sous nos yeux, et se répandre parmi les masses, les grandes idéologies (...) Il m'a fallu être le témoin impuissant et sans défense de cet inimaginable retour de l'humanité à un état de barbarie qu'on croyait depuis longtemps oublié, avec ses dogmes et son programme anti-humains consciemment élaborés. Il nous était réservé de revoir après des siècles des guerres sans déclaration de guerre, des camps de concentration, des supplices, des spoliations massives et des bombardements de villes sans défense, tous actes de bestialité que les cinquante dernières générations n'ont pas connues et que les futures, espérons-le, ne souffriront plus. Et, paradoxalement, dans le temps que notre monde reculait moralement d'un siècle, j'ai vu cette même humanité s'élever par l'intelligence et la technique à des prodiges inouïs, dépassant d'un coup d'aile tout ce qu'avaient produit des millions d'années (...). Jamais, jusqu'à notre époque l'humanité dans son ensemble ne s'est révélée plus diabolique et n'a accompli tant de miracles qui l'égalent à la divinité.

Il me parait être de mon devoir de rendre témoignage de cette vie ardente, dramatique, fertile en surprises, qui aura été la nôtre, car, je le répète, chacun a été témoin de ces formidables transformations, chacun a été forcé d'être témoin. Pour notre génération, il n'y a point d'évasion, point de retraite hors du réel présent ; grâce à notre nouvelle organisation du synchronisme universel, nous sommes constamment engagés dans notre époque. (...) Ce qui se passait à des milliers de milles au delà des mers fonçait sur nous en images animées. Il n'y avait point de protection, point de sûreté contre la nécessité d'être constamment informé de tout, de participer à tout. Point de pays où l'on pût se réfugier, point de solitude et de silence que l'on pût acheter ; partout, toujours, la main du destin nous saisissait et nous ramenait dans son insatiable jeu.

Constamment il fallait se soumettre aux exigences de l'Etat, se livrer en proie à la plus stupide politique, s'adapter aux changements les plus fantastiques, toujours on était enchaîné à la communauté, quelque acharnement qu'on mît à se défendre ; on était entraîné irrésistiblement.  Quiconque a passé, ou, pour mieux dire, a été chassé et traqué à travers cette époque, - nous avons eu peu de répit, - a vécu plus d'histoire qu'aucun de ses ancêtres. Aujourd'hui, nous nous retrouvons à un tournant, à une conclusion et à un début. (...)

Mais si, par notre témoignage, nous transmettons à la génération qui nous suit une parcelle de vérité sauvée de l'édifice qui s'écroule, nous n'aurons pas travaillé tout à fait en vain."

Stephan ZWEIG (1881-1942)

Le Monde d'Hier, Préface

Editions Bermann Fisher, 1944

Traduction de Jean-Paul Zimmermann, (Editions Albin Michel, 1948)


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