mardi 13 décembre 2016

Conférence du jeudi 2 février 2017: Israel-Palestine, quelles raisons d'espérer? par Florence et Michel Taubmann

Florence Taubmann, Pasteure de l’Eglise Réformée de France et ancienne Présidente de l’AJC de France, de retour d’Israël, après avoir passé deux ans d’études hébraïques à l’Institut Albert- Decourtray (sous la direction du Père Michel Remaud) de Jérusalem, avec son mari Michel Taubmann, correspondant pour la chaine TV i24, vient témoigner de son expérience de terrain et donner un éclairage sur les racines de ce conflit et les conditions nécessaires à une paix qui doit rester possible.


Résumé:
On ne peut aider à l'avènement de la Paix au Proche-orient si on refuse de voir l'angoisse des Israéliens par rapport à l'avenir de leur pays en tant qu'État juif et démocratique. Cette angoisse est partagée par beaucoup de juifs de la diaspora notamment en France. Je la ressens aussi. En tant que chrétienne, je me reconnais héritière du judaïsme, par lequel j'ai connu le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Pour moi, le lien intime du judaïsme avec la terre de Sion est indiscutable, pour des raisons à la fois bibliques, historiques et spirituelles. J'ai très peur aujourd'hui pour Israël : peur des menaces qui pèsent sur Israël, peur de la peur d'Israël, peur de la faute politique, peur que la vie y devienne impossible. Peur enfin du spectre de sa disparition à moyen terme. Cette peur n'est pas seulement le fruit de l'angoisse millénaire du peuple juif. Elle est alimentée de toutes parts.

L'idée d'une disparition d'Israël connaît en effet une nouvelle vigueur dans le monde arabo-musulman où les mouvements islamistes se fixent ouvertement comme objectif, par la propagande et par les bombes, la destruction physique des Juifs habitant l'entité sioniste. Dans le monde occidental, elle emprunte des voies différentes. Ses partisans ne sont pas les héritiers de l'antisémitisme exterminateur, ils se réclament au contraire de l'humanisme laïc, de l'antiracisme et du multiculturalisme. C'est au nom d'idéaux universalistes qu'ils souhaitent la dissolution d'Israël dans le cadre d'un État binational où les Juifs redeviendraient sur leur terre ce qu'ils furent partout ailleurs pendant 2000 ans : une minorité religieuse réduite à la condition d'infériorité réservée aux autres minorités religieuses actuellement en voie de marginalisation dans tout le Proche-Orient.
Cette Palestine laïque et démocratique, nouvelle prison pour les Juifs, est rarement souhaitée ouvertement au-delà de quelques cercles d'extrême-gauche. Sa perspective parait actuellement irréaliste. Elle progresse pourtant lentement à travers la délégitimation croissante de l'État d'Israël à laquelle nous assistons dans le monde entier depuis la deuxième Intifada. En effet, le sionisme - déjà condamné jadis par l'ONU comme raciste - se voit désormais assimilé au fascisme voire au nazisme par des manifestants islamo-gauchistes dans certaines capitales européennes. Et, bien au-delà de cette mouvance, heureusement minoritaire, se répand l'idée qu'Israël serait un État dangereux, voire le plus dangereux de la planète comme l'atteste un récent sondage commandé par l'Union européenne.
Cette vulgate antisioniste n'épargne pas certains milieux chrétiens. Elle s'autoalimente en attribuant unilatéralement le malheur des Palestiniens à la politique israélienne. Ce malheur serait la preuve vivante que l'État hébreu a démérité, non seulement de sa vocation de lumière des nations, mais aussi du droit à l'existence politique. Plus on s'éloigne de la circonstance historique tragique, la Shoah, qui a précipité la création d'Israël, plus on s'autorise d'un jugement moral pour contester sa légitimité. Refusant cependant d'en rester à la déploration, je souhaite participer à l'élaboration d'un point de vue chrétien qui contribuerait à sortir de l'incompréhension voire de la caricature dont le sionisme souffre aujourd'hui. Plusieurs affirmations simples peuvent apporter un peu de clarté.
Le christianisme ne peut être antisioniste sans trahir sa dette à l'égard du judaïsme.
Le sionisme est intrinsèquement lié au judaïsme, de par la centralité de Sion-Jérusalem dans la religion et la piété juives. Or la judaïté de Jésus le Christ fait que le judaïsme est à la fois la source du christianisme et son alter ego religieux, puisqu'ils partagent les mêmes écritures bibliques. Le christianisme ne peut donc être antisioniste sans trahir sa dette à l'égard du judaïsme et finalement sans se trahir lui-même. Bien que conçu par ses pères fondateurs comme un mouvement national de libération laïque, le retour du peuple juif sur la terre de ses ancêtres s'enracine dans la Bible. Entre l'appel lancé à Abraham de quitter Ur en Chaldée pour se rendre en Canaan, la vocation confiée à Moise de faire sortir les Hébreux d'Égypte afin de gagner la terre promise, la royauté, l'exil puis le retour d'exil, tout un versant de la théologie biblique de l'Alliance développe le lien du peuple à une terre donnée par Dieu, l'autre versant, complémentaire, développant le don de la Loi à ce même peuple et l'élaboration de son éthique.

page2image38072 page2image38232

Et si les découvertes archéologiques ainsi que les travaux d'exégèse historico-critique réalisés depuis plus d'un siècle ont complexifié notre vision du peuple de la Bible, de son histoire et de sa terre, il ne faudrait pas aujourd'hui, sous couvert de dénoncer les lectures fondamentalistes de la Bible, verser dans le travers inverse, en niant l'historicité au nom du mythe. Héritier du judaïsme, le christianisme s'en est détaché au cours du premier siècle dans les affres de graves conflits religieux. Il a pris pour lui de développer la dimension universaliste déjà présente dans le judaïsme en l'affranchissant de ce double lien à la terre et à la Loi. Néanmoins le messianisme chrétien qui a reconnu Jésus de Nazareth comme Messie et Fils de Dieu serait incompréhensible sans son ancrage dans le judaïsme biblique. Et le sionisme prophétique a servi de modèle à l'espérance de la Jérusalem céleste qu'on rencontre dans le livre de l'Apocalypse, et qui est une figure de l'accomplissement eschatologique. Il est vrai que, pendant des siècles, loin d'éprouver et d'exprimer de la reconnaissance envers le judaïsme, le christianisme l'a accablé d'infâmes reproches, en s'appuyant notamment sur une idée déjà présente dans le Nouveau Testament, hélas : celle que le peuple juif avait démérité de la grâce que Dieu lui avait faite de se révéler à lui et d'en faire son peuple. L'Église chrétienne devenant alors le nouvel Israël, la dispersion et les persécutions du peuple juif furent lues comme le juste châtiment d'un peuple qui avait refusé de reconnaître en Jésus le Messie, et l'avait même tué.
La dimension universelle fait d'Israël, pour toutes les nations, le témoin et la mémoire de la révélation d'Abraham et du don de la Loi à Moïse.
Après vingt siècles d'enseignement du mépris, il aura fallu la Shoah pour que le christianisme fasse repentance, demande pardon au peuple juif, et qu'il s'engage désormais dans l'enseignement de l'estime. Cependant, il semble essentiel que le christianisme continue de travailler la question de son héritage et de sa situation actuelle par rapport au judaïsme. Au cœur de cette question, il est impossible de faire l'économie du sionisme, avec son sens politique, mais également son sens spirituel et éthique. Car il ne s'agit pas d'une bizarrerie concernant un peuple étrange, et que l'universalisme chrétien aurait rendue désuète. Le sionisme constitue une réalité singulière emblématique de la condition humaine. Autrement dit le lien du peuple juif avec la terre d'Israël, lien physique, généalogique, spirituel, politique, conjugue à la fois une dimension singulière et une dimension universelle. La dimension singulière est le fait d'habiter dans ce pays-là, parce qu'il fut promis et donné, de la manière la plus juste possible du point de vue de la Loi et de la morale. Et la dimension universelle fait d'Israël, pour toutes les nations, le témoin et la mémoire de la révélation d'Abraham et du don de la Loi à Moïse. L'existence d'Israël devrait être considérée comme une chance par le christianisme, et aussi par l'Islam.
Car tous deux sont les héritiers directs du judaïsme. Sans la Bible hébraïque, il n'y aurait pas de Nouveau Testament, et donc pas de Bible chrétienne et, sans la Bible chrétienne, il n'y aurait pas de Coran. Sans la Jérusalem juive il n'y aurait pas de Jérusalem chrétienne, et donc il n'y aurait pas non plus de Jérusalem musulmane, même si le changement de nom en Al Qods cherche à gommer l'identité de la maison familiale. Cette maison familiale des trois monothéismes, les enfants devraient souhaiter que les parents y demeurent, ou gardent avec elle un lien fort. N'est-ce pas la garantie pour eux de la préservation de la mémoire et d'un accueil pérenne ?
Le rêve chrétien de la Jérusalem céleste perd tout ancrage s'il n'est sous-tendu par la réalité de cette terre et de cette Jérusalem concrètes. Quand je parle du peuple juif ou du judaïsme, il ne s'agit pas seulement du peuple juif et du judaïsme d'il y a deux mille ans, mais aussi du peuple juif et du judaïsme actuels, vivants, desquels je ne cesse de recevoir l'écho de ma foi et de mon identité chrétiennes. Mon rêve, s'il m'est permis de rêver, c'est qu'aujourd'hui, demain, des chrétiens et des musulmans - eux aussi héritiers de la révélation faite à Abraham - puissent travailler ensemble sur cette notion d'héritage et d'identité. Qu'ils puissent ensemble, et à des titres divers bien sûr, approfondir la question de leur filiation au judaïsme, de leurs places respectives dans la révélation monothéiste, et de leurs vocations spécifiques pour le monde dans lequel nous habitons.
Si nous prenions, ensemble, conscience de ce que nous avons reçu des premiers enfants d'Abraham, et de ce que nous pouvons continuer à en recevoir, nous tiendrions au peuple juif, au judaïsme, et à l'Israël historique, c'est-à-dire actuel, comme à la prunelle de nos yeux.
Une parole claire, non seulement de reconnaissance formelle de cet État, mais aussi de reconnaissance pour son existence, conduirait peut-être les Palestiniens à un réalisme politique qui faciliterait la création de leur État à côté d'Israël. Elle ferait aussi reculer cette angoisse de la disparition qui freine souvent les Israéliens sur les chemins de la paix. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire