dimanche 1 septembre 2019

Une lettre du rabbin Danier Farhi - Israël, témoin, guide et législateur


Israël, témoin, guide et législateur.
« Ô infortunée, battue par la tempête, privée de consolation ! » (Isaïe 54:11) C’est par ces termes que s’ouvre la lecture du livre des Prophètes (haftarah) de ce shabbath, le troisième des sept dits de « consolation » qui suivent la journée du 9 av, tishe’a be’av, anniversaire de la destruction du premier et du deuxième Temple de Jérusalem (respectivement en -586 et +70). Ce deuil que les Juifs continuent de porter depuis près de deux mille ans est une blessure non cicatrisée au cœur de l’été. Le texte de cette semaine, après l’apostrophe qui l’introduit, contient des paroles de consolation et d’espérance destinées, comme dans chaque deuil, à nous faire remonter vers la vie et les raisons de vivre.

Il s’en trouve au moins trois que je voudrais détailler ici. La première de ces paroles de consolation est une annonce radieuse concernant la descendance de tous ceux qui pleurent la destruction du Temple de Jérusalem : « Tous tes enfants seront les disciples de l’Eternel ; grande sera la concorde de tes enfants » (Isaïe 54:13). למודי יהוה , limoudé Adonaï, disciples de l’Eternel, tel sera le statut des Israélites après la catastrophe qui frappa à deux reprises l’endroit le plus sacré de leur religion. Le midrash, dans son langage imagé, nous dit : c’est comme s’ils étaient appelés à devenir les élèves d’une école tenue par Dieu lui-même ! En ce temps de rentrée scolaire, tous les élèves et leurs parents se demandent comment seront les enseignants, comment sera le directeur de l’établissement, quelle sera la qualité de l’enseignement, quel sera le programme, etc. Le prophète Isaïe assure ses auditeurs qu’ils se relèveront de leur deuil et que les générations à venir réaliseront ce qu’eux-mêmes ont failli à réaliser. Comment pourrait-il en être autrement avec un tel enseignant ? Mais surtout, grâce à la richesse sémantique du texte, le midrash nous invite à une réflexion profonde sur le rôle de nos enfants dans nos vies. Il remarque que le terme désignant ces derniers peut se lire « tes enfants » ou « tes bâtisseurs ». אל תקרי בניך אלא בוניך, « ne lis pas banayikh – tes enfants – mais bonayikh – tes bâtisseurs − ! Oui, dans le monde à venir, il faudra que soit prise en compte cette dimension des enfants qui nous construisent à travers l’éducation que nous leur donnons. La racine hébraïque BaNoH que nous trouvons dans le mot ben, fils, signifie également construire et comprendre ! Construction matérielle, construction spirituelle. S’il fallait retranscrire cette triple possibilité, on devrait traduire le texte d’Isaïe : Tous tes enfants / bâtisseurs / intelligents seront à l’école de l’Eternel.
La deuxième parole de notre texte que je voudrais retenir est la suivante : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, même celui qui n'a pas d'argent ! Venez, achetez et mangez, venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer ! Pourquoi pesez-vous de l'argent pour ce qui ne nourrit pas ? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas ? Ecoutez-moi donc, et vous mangerez ce qui est bon, et votre âme se délectera de mets succulents. » (Isaïe 55:1-2). Un souvenir d’abord : lorsque j’étais enfant et même un peu plus tard, mes camarades et moi étions saisis d’un fou-rire le jour de Kippour, lorsqu’on lisait en français ce passage car nous entendions  « venez aux eaux » comme « venez zozo » ou « venez au zoo ». On n’est pas sérieux quand on est jeune ! La traduction du rabbinat nous aurait évité ce fou-rire puisqu’elle propose : « venez, voici de l’eau » ! – Mais, c’est la suite qui est sérieuse. Le prophète dit à ses contemporains : pourquoi dépensez-vous votre argent et votre énergie pour des aliments et des boissons qui ne nourrissent ni ne désaltèrent, alors que Dieu vous propose tout cela et même davantage en suivant Sa doctrine ? C’est la course au consumérisme qu’Isaïe dénonçait déjà il y a plus de deux mille sept cents ans ! L’accumulation de biens qui suscite toujours plus d’envies et qui rend aveugle celui qui les poursuit à la misère d’autrui. Le prophète nous met en garde contre toute production humaine qui n’aurait pour but que de satisfaire ses propres besoins alors même que la valeur d’un travail se mesure à l’aune des services rendus à la société. Ceci me rappelle le psaume : « Si ce n’est l’Eternel qui construit la maison, c’est en vain que peinent ceux qui la construisent. Si l’Eternel ne garde pas une ville, c’est en vain que la sentinelle veille avec soin. » (Psaumes 127:1) Le texte ne veut pas dire que la construction d’une maison ou la protection d’une ville n’ont aucune importance. Il veut seulement nous donner à comprendre que c’est la destination du travail qui donne sens au travail lui-même.
Enfin, la troisième parole du texte que nous lirons samedi matin dans les synagogues est sans doute la plus essentielle. Elle nous précise la nature du rôle du peuple juif vis-à-vis des nations. Tant de choses – justes et fausses − ont été dites autour de la notion de peuple élu que la mise au point d’Isaïe me paraît indispensable. La voici : « Certes je t’ai établi comme un témoin pour les nations, comme le guide et le législateur des peuples. » (Isaïe 55:4) Cher lecteur, tu as ici, résumées, les principales causes de notre obstination à traverser l’histoire et, en corollaire, celles de l’antisémitisme. Témoin, guide et législateur : où et quand a-t-on vu que ce triptyque ait jamais été la source d’une grande popularité ? Voilà bien trois fonctions qui ne rapportent guère d’amour pour celui qui les incarne. En hébreu, elles se disent : עד (ède), נגיד (naguid) et מצוה (metsavé).
Témoin de Dieu et de l’humanité, le Juif l’assume depuis la nuit des temps : témoin de Dieu contre l’humanité, et c’est le martyre (sens étymologique de ce mot) ; témoin de l’humanité en face de Dieu, et c’est l’apostasie. Dans un cas comme dans l’autre, c’est la souffrance assurée, assumée. Ce n’est pas par hasard que dans l’acte de foi au Dieu unique, le Shema Yisraël, « écoute Israël », la dernière lettre du mot shema, et la dernière du mot éhad sont calligraphiées en très gros caractères dans le rouleau manuscrit de la Torah (séfer Torah) de sorte à former le mot עד, témoin.
Le naguid, le guide, est une fonction qui porte en soi sa dualité. En effet, la racine hébraïque NaGaD contient l’idée d’opposition. Négued signifie à la fois « à côté » et « contre » ! Le guide est celui qui veut du bien à ceux qu’il guide, mais qui doit souvent en essuyer les révoltes et s’opposer à leur volonté pour les mener à destination. Moïse en fut l’illustration parfaite ; il paya chèrement son rôle de guide du peuple d’Israël à travers le désert vers la terre promise que lui, Moïse, n’atteignit jamais.
Enfin, le législateur, metsavé, comporte par nature l’ambivalence de sa fonction. Il incarne la loi et l’obligation de la respecter au risque, pour lui-même, de ne pas être respecté. S’il est une chose que le peuple juif a représenté au cours de son histoire, c’est cette idée de mitsva, de commandement. Le Juif n’est pas celui qui croit, il est celui qui fait. La mitsva vient lui rappeler à tout moment qui il est et pourquoi il l’est. Le judaïsme a enseigné au monde la nécessité d’un certain comportement qui différencie l’homme de l’animal. Ce faisant, il s’est souvent dressé contre les pulsions des hommes, ce pour quoi il a été objet d’aversion et de violence. Albert Cohen l’a bien expliqué dans son œuvre, principalement dans Belle du Seigneur, lorsqu’il a parlé de la loi juive comme une loi d’antinature, l’opposant à celle de loi naturelle chère au nazisme.
Finalement, la lecture attentive, cette semaine, du prophète Isaïe nous montre que ses paroles de consolation sont plus redoutables qu’apaisantes. Ce doit être ça « Le dur bonheur d’être juif », titre d’un livre de notre bon maître André Neher ז"ל !
Shabbath shalom à tous et à chacun,  
Daniel Farhi.

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