jeudi 18 juin 2020

Une lettre du Rabbin Daniel Farhi


Anthropomorphismes.
Qui n’a pas une fois dans sa vie rencontré cette citation de Voltaire (Le sottisier, XXXII, 1880) : « Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu » ? Il est à noter que cet ouvrage – Le sottisier – n’a été édité que plus de cent ans après la mort de son auteur (en 1778), tant il n’y attachait aucune importance : il s’agissait de courtes pensées plus ou moins ironiques, facétieuses (on dirait aujourd’hui des bons mots), que Voltaire jetait sur un carnet sans envisager de les publier un jour. Il n’empêche que certaines d’entre ces pensées donnent à réfléchir au moins autant qu’un traité de philosophie.
C’est le cas pour la citation que je propose aujourd’hui à votre attention.

En fait Voltaire, qui était un esprit libre et non religieux, aborde ici un phénomène bien connu, aussi vieux que l’humanité, qui est celui de l’anthropomorphisme. Voici la définition classique de ce mot apparu au milieu des années 1700 sous la plume du baron Paul Thiry d’Holbach (1723-1789) : « L’anthropomorphisme est l'attribution de caractéristiques du comportement ou de la morphologie humaine à d'autres entités comme des dieux, des animaux, des objets, des phénomènes, voire des idées. » Que veut signifier Voltaire en reprenant le verset biblique concernant la création de l’homme par Dieu (Genèse 1:1-27) : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa » en l’inversant ? Soyons sûrs qu’il ne s’agit pas d’une close de style mais de la description d’une réalité.
Depuis la plus haute Antiquité, les hommes se sont forgé des divinités à leur image. Que ce fussent des représentations imaginaires, peintes ou sculptées, ou des idoles, ils les ont toujours façonnées à leur image, à leur ressemblance physique ou morale. Certes, ces représentations étaient plus ou moins élaborées, mais toujours il y avait transfert des caractéristiques physiques et/ou mentales des humains sur celles-ci. Et ce qui est vrai pour les religions primitives, idolâtres et polythéistes l’est également pour les religions monothéistes plus « évoluées », et en principe hostiles aux idoles. ̶ J’y reviendrai, mais auparavant je voudrais m’interroger sur ce besoin qu’éprouvent les hommes de transférer leurs sentiments, leurs pulsions, leurs qualités et leurs défauts sur une divinité, sur Dieu. C’est un peu comme s’ils ne se suffisaient pas à eux-mêmes et qu’ils devaient projeter hors d’eux des représentations et des forces dont ils attendent un retour démultiplié, infiniment plus fort, plus efficace que ce qu’ils ont émis. Dans tout acte religieux, il existe une sorte de réciprocité attendue. C’est pourquoi on attribue à cet objet extérieur à soi des facultés identiques à celles que l’on déploie, mais à une puissance bien supérieure. Ainsi Dieu ou les divinités seront omnipotents, pleins de tendresse, d’amour, de colère, de vengeance, de cruauté, bref de tout ce qui constitue un homme et dont il n’imagine pas que celui à qui il adresse son culte ou ses prières ne les partage pas. Lorsque les théologiens s’essayent à définir les attributs de Dieu, loin de le grandir, ils le diminuent, même s’ils proclament ces attributs infinis. C’est que la raison humaine peine à imaginer une définition de Dieu qui ne soit pas à son image, précisément.
La mythologie grecque a imaginé des dieux pour désigner des forces ou des passions. Il y avait ainsi un dieu de la mer Poséidon, de l’amour Eros, du ciel et du temps Ouranos, des enfers Hadès, une déesse du mariage Héra, des récoltes Déméter, un dieu du ciel et du tonnerre Zeus (c’est de lui que vient le nom de Dieu, d’où le ridicule de l’orthographier D.ieu), la déesse de l’intelligence, des beaux-arts et de la sagesse Athéna, Aphrodite déesse de la beauté et de l’amour, Arès dieu de la guerre, Artémis déesse de la chasse, Hermès, dieu des voyageurs et messager des dieux, Morphée dieu des rêves, Némésis déesse de la vengeance, Pan dieu de la nature et des bergers, Eole dieu des vents, Thanatos dieu de la mort, etc. La liste complète serait trop longue à énumérer. Mais cet échantillon nous permet de constater ce que notre monde contemporain doit à la mythologie grecque, tant dans nos concepts que dans notre culture, même si nous ne déifions plus les éléments naturels ni ne leur vouons de culte.
Qu’en est-il dans le judaïsme, pour nous en tenir à cette seule religion dont l’écrit principal, la Bible, a influence le christianisme et l’islam ? Il nous faut reconnaître la persistance de nombreux anthropomorphismes, tant dans le texte lui-même que dans les idées véhiculées par sa pratique. Faut-il rappeler toutes les expressions ô combien humaines appliquées à Dieu qui est censé être pur esprit ? Dieu est tour à tour colérique, vengeur, jaloux, guerrier, amant éconduit, etc. Il regrette d’avoir créé l’humanité, il se réjouit de ses œuvres, il s’emporte contre les idolâtres, il ordonne la plus grande cruauté contre les ennemis d’Israël, il monnaye ses bienfaits (si vous agissez ainsi, alors j’agirai ainsi), il tourne en dérision les impies et abandonne à leurs souffrances les malheureux. Quel tableau ! C’est vers ce Dieu pourtant que les Juifs tournent leurs attentes, leurs espérances et leurs prières. C’est en lui qu’ils recherchent la consolation à tous leurs maux. C’est de lui qu’ils affirment qu’il est le Créateur de l’univers, le roi des rois, le père de tous les hommes. Peut-être est-ce dans cette dichotomie que Voltaire a puisé son affirmation effrontée selon laquelle les hommes ont créé Dieu à leur image ?
Mais finalement, l’anthropomorphisme n’est-il pas contingent à la nature humaine ? N’avons-nous pas tous besoin, à un degré ou un autre, de personnifier l’objet de notre foi ? Comment se représenter, autrement, ce qui est tellement différent de soi ? La nature nous incite à appréhender la beauté, l’infini et l’éternité, et c’est à travers elle que nous pouvons imaginer une infime mesure de toutes ces choses. Incapables de les approcher par notre seule intelligence et sensibilité humaines, nous avons besoin d’un support matériel à notre extase et à notre reconnaissance. Et lorsque je parle de nature, j’entends non seulement les merveilles des paysages qui nous entourent, mais aussi la structure du corps humain, les processus physiques qui permettent la vie sur terre, les œuvres d’art émanant de génies de l’humanité : musiciens, peintres, sculpteurs, écrivains, poètes, philosophes, autant d’hommes et de femmes qui puisent leurs talents si précieux aux sources de cette nature dont ils savent lire et interpréter les richesses.
Il y aura toujours une tentation anthropomorphique en l’homme. L’essentiel est qu’elle ne se traduise pas en idolâtrie, c’est-à-dire en accordant une valeur suprême à des objets qui n’en ont pas. C’est toute la thématique du veau d’or fabriqué par les Israélites impatients et inquiets de ne pas voir Moïse redescendre du mont Sinaï et qui osèrent prétendre que cette idole était le dieu qui les avait fait sortir d’Egypte. N’oublions pas les paroles du livret de l’opéra de Charles Gounod, Faust : « Le veau d’or est toujours debout ! On encense Sa puissance, / D’un bout du monde à l’autre bout ! / Pour fêter l’infâme idole / Roi et peuples confondus, / Au bruit sombre des écus, / Dansent une ronde folle / Autour de son piédestal ! … / Et Satan conduit le bal ! »
Shabbath Shalom à tous et à chacun, Daniel Farhi.

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