samedi 6 juin 2020

Une lettre du Rabbin Daniel Farhi


Si l’homme s’éloigne de son prochain au nom de la religion.

Récemment, au fil d’une flânerie « facebookienne », je suis tombé sur le site Aderaba que je recommande à mes fidèles lecteurs. [Aderaba en hébreu signifie « bien au contraire » ; c’est le nouveau nom de l’ancien site créé en 2009 et qui s’appelait « Le blog Modern Orthodoxe »]. L’un de ses responsables, Gabriel Abensour, y consacrait un hommage à la mémoire d’un rabbin orthodoxe originaire de Roumanie, rav Yehouda Amital, ayant vécu la Shoah dans ce pays puis ayant fait son aliyah en Israël où, jusqu’à sa mort en 2010, il enseigna la Torah dans différentes yeshivoth. Il s’engagea dans la Hagganah (armée de défense de l’Etat naissant) et participa à la guerre d’indépendance (1948-1949).
Longtemps adepte du « Grand Israël », il révisa ses positions après la guerre de Kippour (1973) où il perdit huit de ses fidèles disciples et fonda le parti Meimad, parti politique religieux-sioniste proche du centre gauche.

A ceux qui, dans le monde orthodoxe, lui reprochèrent cette volte-face, il expliqua que son amour d’Eretz Israël ne dépassait pas son amour de la vie. Pour lui la Torah était Torat Hayim -une torah de vie avant tout. Une de ses grandes douleurs était de voir la pensée unique gagner le judaïsme religieux. La morale divine, affirmait-il, ne saurait contredire la morale humaine et la perte des valeurs universelles au sein du public religieux ne pouvait qu’être la preuve d’une erreur présente à la racine même de l’éducation religieuse. Pour imager ses paroles, le Rav Amital aimait citer cette célèbre histoire hassidique : « On raconte que le Baal Hatanya étudiait un jour dans sa maison quand il entendit les pleurs d’un nourrisson. Il se leva, partit consoler l’enfant et revint étudier. Soudain il s’aperçut que son fils, père de l’enfant, se trouvait dans la pièce d’à côté – plongé dans son étude. Le Baal Hatanya lui demanda pourquoi il n’avait pas consolé l’enfant. Son fils lui répondit que sa concentration était telle qu’il n’avait pas entendu les pleurs. Le Rav lui dit que si son étude ne lui permettait pas d’entendre les pleurs d’un enfant, c’est que son étude n’était pas saine. »

J’aime beaucoup cette approche de la religion que, par parenthèse, on pourrait appliquer aussi bien au christianisme ou à l’islam. Ce que le rav Yehouda Amital exprimait en direction de Juifs extrémistes qui entendaient créer des centres religieux bien au-delà des frontières de l’Israël historique, risquant ainsi de générer de nouveaux foyers de guerre avec les Palestiniens, et donc de nouveaux morts, c’était que leur judaïsme ne devait pas leur faire perdre de vue les valeurs morales essentielles contenues dans nos textes. L’histoire hassidique du jeune père n’entendant pas les pleurs de son enfant nourrisson au prétexte que son étude zélée de la Torah l’en avait empêché vient nous faire comprendre que la vie est essentielle et qu’aucun motif, aussi légitime qu’il nous paraisse, ne saurait nous en écarter. Rappelons-nous les paroles de Barbara dans sa chanson « Perlimpinpin » : « Car un enfant qui pleure, / Qu'il soit de n'importe où, / Est un enfant qui pleure. » - D’ailleurs, n’est-ce pas au nom de la priorité de la vie sur n’importe quoi d’autre, que la notion de pikouah néfesh a été mise au centre de toutes les décisions rabbiniques ? Au nom de ce « sauvetage d’une vie », elles ont autorisé les infractions aux commandements les plus fondamentaux tels que le shabbath ou la cashrout.

Je m’interroge souvent sur le mécanisme qui peut amener des personnes sensées à s’écarter de façon aussi choquante, par leur enseignement ou par leurs actes, du message initial de la parole d’un Dieu d’amour et de justice. Les textes, et surtout leur interprétation talmudique et midrashique, devraient nous prémunir de toute dérive fondamentaliste. Certes, la lecture de certains passages de la Bible, voire du Talmud, pourrait laisser un espace à des débordements, mais c’est précisément l’étude, accompagnée de leur exégèse, qui est censée nous en protéger. Il est essentiel de ne pas oublier que si nous élevons seyag laTorah, une haie protectrice autour de la Torah, par l’ajout de dispositions supplémentaires, ces dernières ne sont que des précautions et non des fins en soi. Plusieurs grandes voix du judaïsme israélien se sont fait entendre ces dernières années afin de mettre en garde contre tout nationalisme ou tout intégrisme. Comme le disait Yeshayahou Leibowitz, il ne faut pas verser dans le premier qui représente une idolâtrie de la terre, ni dans le second qui représente une idolâtrie du texte. Or, Leibowitz était un juif orthodoxe et orthopraxe et non, comme on aurait pu s’y attendre d’après ses positions un (affreux) juif libéral !

Au-delà de considérations sur l’Israël d’aujourd’hui et sur les choix et les alliances contre nature de certains, il convient de replacer au centre de toute religion le commandement du Lévitique (19:18) : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il faut toujours avoir présente à l’esprit l’idée que les commandements religieux pratiques que nous observons (ou pas) ne le sont pas pour autrui, mais pour nous-mêmes. Si nous pratiquons, nous ne faisons du bien à personne ; si nous ne pratiquons pas, nous ne faisons du mal à personne. En revanche, les commandements d’ordre moral et intellectuel concernent nos rapports à autrui. Dans le cas de l’étude du jeune père de famille qui l’avait empêché d’entendre les pleurs de son propre enfant, la chair de sa chair, son père le Baal haTanya avait raison de mettre en doute la valeur de cette étude tournée vers lui seul et ignorant le bien-être d’autrui. Une étude qui ne débouche pas sur une conduite morale est pire que pas d’étude. – Ceci me rappelle un enseignement pour le moins bizarre qu’on trouve dans le Talmud. Des rabbins se posaient la question de savoir si des marins se trouvant sur un bateau devaient jeter un filet à un homme en train de se noyer un shabbath sous prétexte qu’ils risquaient, ce faisant, de ramener dans le filet quelque poisson, ce qui aurait représenté une profanation de la sainte journée qui interdit la pêche ! – Comme Gabriel Abensour, je rends grâce au rav Yehouda Amital d’avoir opté pour une religion d’ouverture, d’intelligence et d’amour.

Shabbath Shalom à tous et à chacun, Daniel Farhi.

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