samedi 7 mars 2020

Une lettre du rabbin Daniel Farhi - Pourim 5780


 
En marge de Pourim : de l’Iran à la Perse, puis de la Perse à l’Iran.

Ce fut au temps d’Assuérus, de cet Assuérus qui régnait depuis l’Inde jusqu’à l’Ethiopie, sur cent vingt-sept provinces ; et le roi Assuérus était alors assis sur son trône royal à Suse, dans la capitale » (Esther, 1:1-2). C’est ainsi que s’ouvre le livre d’Esther que nous lirons lundi soir et mardi prochains dans les synagogues à l’occasion de la fête de Pourim. Dès le verset suivant, il est question des commandants de l’armée des Perses et des Mèdes. Le récit d’Esther est censé se dérouler sous le règne de Xerxès Ier (486-465 av.).


L’histoire nous apprend que les habitants du royaume de Xerxès se revendiquaient du nom d’Iraniens. En effet, ce mot désigne les Aryens, Âiriyā, signifiant « noble » en avestique, langue indo-iranienne ancêtre du persan. Iran était donc le premier nom de la Perse. Cette dernière fut ainsi nommée par les Grecs et les Romains qui le firent en référence à la Perside, région du Fars dans le sud-ouest de l’Iran, d’où étaient issus les Achéménides et les Sassanides. – En 1935, Reza Shah Pahlavi demanda aux pays étrangers de rebaptiser le pays « Iran » au lieu de « Perse ». Dans un article du Point de mai 2018, Ardavan Amir-Aslani, avocat et essayiste, auteur de De la Perse à l'Iran, 2 500 ans d'histoire, paru aux éditions Archipel en 2018, explique cette antériorité du nom d’Iran. Il infirme une thèse développée par Bernard-Henri Lévy dans un livre récent « L’empire et les cinq rois » selon laquelle Reza Shah Pahlavi aurait décidé le passage de son pays du nom de Perse à celui d’Iran pour complaire à l’Allemagne d’Hitler, laquelle s’était emparée de la notion d’Aryen pour développer les terribles thèses raciales que l’on sait. Je cite ici Ardavan Amir-Aslani : « Il reste vrai que ce changement de nom s'effectua après un rapprochement diplomatique avec l'Allemagne nazie. Néanmoins, on aurait tort d'y voir un quelconque rapprochement idéologique, car il n'y a aucun lien entre l'aryanité des Iraniens et celle des nazis. Comme le souligne le chercheur Frédéric Sallée, si l'Iran se rapproche de l'Allemagne, c'est plus par opportunisme que par souci idéologique. »

Je me garderai bien de trancher dans cette controverse. Si les arguments de Amir-Aslani ont une certaine cohérence, je ne peux m’empêcher de constater que ceux de BHL font sens également, ne fût-ce qu’à cause de la date de 1935 choisie pour le changement de nom du pays, en pleine ascension du nazisme, sachant par ailleurs les accointances de l’Iran avec l’Allemagne et son alliée de la première guerre mondiale, la Turquie. Comment ne pas être tenté par un rapprochement entre cette décision et l’amitié du grand Mufti de Jérusalem pour Hitler ?

La Bible dépeint Assuérus comme un roi veule prêt à laisser Hamane exterminer le peuple juif par opportunisme. Ce n’est que la révélation de la judéité de son épouse, la reine Esther, et son plaidoyer pour les siens qui empêcheront la réalisation du sinistre projet de « solution finale » d’Hamane. Le premier du genre, mais hélas pas le dernier comme nous l’avons appris à nos dépens il y a 80 ans. Ce n’est pas par hasard que la Bible rappelle l’ascendance d’Hamane : Agag, roi des Amalécites défait lors de la bataille contre Saül et exécuté par Samuel. Les Amalécites, descendants d’Amalek, le roi qui voulut détruire le peuple hébreu conduit par Moïse lors de la sortie d’Egypte. Amalek, le symbole de l’ennemi héréditaire d’Israël. Etrangement, c’est en Iran qu’on trouve encore de nos jours les vestiges archéologiques de l’histoire d’Esther vénérés par les Juifs et … les Musulmans ! En Iran, comme dans d’autres pays, aujourd’hui ennemis d’Israël, des communautés juives ont prospéré. Le réseau des écoles de l’Alliance Israélite Universelle (AIU créée en 1860) en a longtemps témoigné. Je n’oublie pas le discours prononcé par André Malraux, ministre de la culture du général De Gaulle en 1960 à l’occasion du centenaire de l’AIU dans lequel il rendit un hommage éclatant à ses écoles qui ont fait rayonner les valeurs de la France aux côtés de celles du judaïsme. – Ce mélange d’amour et de désamour envers les Juifs par les populations au sein desquelles ils ont évolué se retrouve dans l’histoire de Pourim où, tour à tour, ils sont voués à une extermination totale puis, à travers les personnages de Mardochée et d’Esther, réhabilités et promus aux plus hautes fonctions. De l’Iran à la Perse, puis de la Perse à l’Iran actuel, cette schizophrénie se vérifie sans que pourtant les Juifs aient changé.

Pourim, c’est peut-être l’expression suprême de cette versatilité des nations envers le peuple juif. A l’époque de Joseph, il en fut de même lorsqu’un nouveau roi s’éleva sur l’Egypte qui, nous dit la Bible, ne l’avait pas connu et/ou voulut ignorer les bienfaits dont son pays lui était redevable. Plus tard, lorsque ce même Pharaon qui asservit les Israélites, finit par les laisser quitter l’Egypte, il demande à Moïse de le bénir ! Le tout pour nous est de toujours garder la tête froide, une forte lucidité et une vigilance permanente, moyennant quoi nous pourrons continuer de vivre malgré les vents contraires, arrimés à nos valeurs et à nos espérances.

Shabbath shalom, Hag Pourim saméah à tous et à chacun, Daniel Farhi.

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