mercredi 8 avril 2020

Une lettre du Rabbin Daniel Farhi


Hag saméah, moadim lesimha ! חג שמח מועדים לשמחה

Bonne fête de Pâque !

Confinement, esclavage et liberté : la onzième plaie 

En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? C’est par cette question ma nishtana halaïla hazé mikol halélot que s’ouvrira la soirée du séder de Pessah demain soir. S’il y a bien une année où ce questionnement posé dès l’ouverture de la fête par le plus jeune des participants à l’assemblée des adultes autour de lui sera chargé de sens, c’est cette année. Outre l’étonnement provoqué par la présence insolite sur le plateau d’herbes amères, d’eau salée, d’un os d’agneau, de harosseth et de pain azyme, sur l’injonction de manger accoudés alors que toute l’éducation reçue nous a toujours appris à ne pas le faire, il y aura le fait que l’assemblée sera considérablement réduite, voire inexistante ; que certains convives porteront des masques et qu’au lieu d’être resserrés autour de la table, il y aura une distance obligatoire observée entre les participants.

Et tout cela pourquoi ? A cause de la terrible pandémie qui frappe le monde entier depuis quatre mois, répandant un virus dont la couronne est d’épine, le coronavirus.


Oui, en quoi cette année est-elle différente des autres années ? Elle l’est parce que ce qui nous advient n’avait jamais été vécu auparavant, ni par nos parents ni par nos ancêtres. Ou alors, il faut remonter à la grande peste de 1347-1352 dite « peste noire » qui anéantit environ 25 millions d’Européens, c’est-à-dire de 30 à 50% de la population d’alors. Plus près de nous, c’est la grippe dite « espagnole » de 1918-1919 qui fit de 20 à 50 millions de victimes, peut-être 100 millions selon des estimations récentes. Cette pandémie éclata aux Etats-Unis puis se répandit en Europe au moment du débarquement du corps expéditionnaire américain à Bordeaux en avril 1918 venu appuyer l’effort de guerre des Alliés contre l’Allemagne. – Evidemment, la médecine moderne n’a plus rien à voir avec celle du Moyen-Âge, ni même avec celle du début du XXème siècle. Ses progrès nous permettent de croire que le nombre de victimes sera infiniment moindre que lors des deux grandes pandémies précédentes. L’hygiène autant que l’état de la science limiteront certainement les effets du virus qui a soudainement fait son apparition en Chine à la fin de l’année dernière. Pour autant, les conséquences humaines en seront peut-être plus graves que précédemment. Le 1er août 1919, Paul Valéry déclarait : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » (cité par Béatrice Houchard dans son livre « Le Tour de France et la France du Tour », éd. Calmann-Lévy, 2019). Il s’exprimait après la fin de la première guerre mondiale et de la grippe espagnole, deux fléaux majeurs : l’un d’origine humaine, l’autre d’origine sanitaire.
Qu’en sera-t-il de la société après la fin de l’actuelle pandémie, cette onzième plaie qu’il nous faudra sans aucun doute prendre en compte lorsque demain soir nous énumérerons les dix plaies qui frappèrent l’Egypte au temps de Moïse ? Peut-on imaginer que ce à quoi nous assistons aujourd’hui laissera notre humanité indemne ? Non pas. Les mesures que les gouvernements de tous les pays, conseillés par les plus hautes sommités médicales, ont dû adopter et qui nous font, entre autres, célébrer cette Pâque juive, mais aussi les Pâques chrétiennes et, dans quelques jours le Ramadan musulman, d’une manière absolument inédite, laisseront des traces dans nos consciences et dans nos comportements. Sans compter – mais comment l’ignorer – les terribles conséquences économiques qui aggraveront la misère d’innombrables hommes et femmes, plongeront dans la faillite une infinité d’entreprises et dans le désarroi toutes nos sociétés. Sans compter la chasse aux responsabilités des politiques en face de ce type de situation. D’autres l’ont déjà prédit et écrit, mais pour l’instant, ces querelles sont mises de côté car il faut faire face à la tempête et agir de conserve.
Pour les soirées de cette Pâque, nous qui ne sommes pas des décideurs devons rester fidèles à nos traditions tout en tenant compte de certaines réalités de l’heure. – Nos traditions d’abord : s’assoir autour de nos tables familiales, certes amputées de beaucoup de nos proches, pour y faire le récit sans cesse renouvelé et jamais interrompu de l’esclavage de nos ancêtres en Egypte, de leur libération miraculeuse et de leur longue marche vers la liberté, le Sinaï et la terre promise. Il nous faudra lire attentivement la Haggadah, le livre qui fait mémoire de tous ces événements dont l’actualité à travers les siècles ne s’est jamais démentie pour notre peuple. Nous avons été esclaves, nous sommes libres ; cette réalité ne doit jamais quitter nos consciences. Nous ne connaissons que trop bien l’âme de l’étranger pour avoir été étrangers nous-mêmes en Egypte il y a plus de trois millénaires, mais aussi parmi d’autres peuples depuis lors. Aussi, lorsqu’à notre tour, nous croisons des étrangers, il convient de nous porter vers eux et, selon l’expression biblique, de ne pas nous dérober devant ceux qui sont comme notre propre chair. Cette solidarité, cette fraternité ne doivent pas être de vains mots, mais se traduire en paroles et en actes. Nous devrons nous nourrir de ce pain de misère que sont les azymes pendant tous les jours de la fête. Et nous dire que cette matsa est un pain non fermenté, donc pur même si moins goûteux, et qu’il nous rappelle à plus de simplicité dans nos vies quotidiennes. Nous devrons aussi mesurer que la libération totale de l’Egypte n’a eu lieu qu’au moment où les Israélites sont arrivés au pied du mont Sinaï et ont accepté sans conditions la Loi que Dieu leur proposait par l’intermédiaire de Moïse. Et encore, que pour inscrire totalement cette loi dans leur cœur, il aura fallu les quarante ans d’errance dans le désert.
Ainsi le long processus vers la liberté passe par la contrainte. Paradoxalement, c’est en acceptant le ‘ol mitsvoth, le joug des commandements, que les Hébreux sont vraiment devenus un peuple prêt à connaître l’autonomie, puis la souveraineté sur sa terre. Je me demande si l’actuel « confinement » qui nous est imposé et dont certains ont peut-être du mal à accepter les contraintes n’est pas à considérer comme une des mitsvoth libératrices de la Torah ? Nous avons tous compris que ce confinement est la condition indispensable à l’arrêt de la propagation de cette nouvelle plaie qui frappe impitoyablement et indistinctement tous les peuples de la terre. C’est à cela que je pensais en parlant plus haut de tenir compte des réalités de l’heure. Oui, nos traditions sont très anciennes et très belles, mais il ne faudrait en aucun cas qu’elles contreviennent aux exigences d’un principe érigé en règle fondamentale par le judaïsme, celui de pikouah néfesh, le salut de la vie. De nombreux responsables communautaires, religieux et laïcs, ont mis en garde nos coreligionnaires sur le respect absolu du confinement et des « gestes barrières » à l’occasion de notre fête de Pessah. L’Etat d’Israël a mis en place un couvre-feu absolu pour empêcher les familles de se déplacer pour se réunir. Le confinement et toutes les mesures qui l’accompagnent sont à prendre comme un impératif aussi vital que le respect des commandements religieux du judaïsme. Si d’aucuns y dérogent, n’ayons aucune indulgence coupable vis-à-vis d’eux. Et disons-nous que le vœu qui clôt la lecture de la Haggadah, « l’an prochain à Jérusalem » peut aussi se traduire par l’espoir que cette année n’aura été qu’une parenthèse douloureuse mais nécessaire dans la longue chaîne de nos traditions familiales.
Je suis fermement convaincu que de cette terrible pandémie jaillira un monde meilleur dont les innombrables exemples de dévouement, de générosité, de solidarité et de compassion auxquels nous assistons nous offrent le présage. Soyons raisonnables et … patients.

Hag saméah, moadim lesimha, bonne fête de Pessah à tous et à chacun, Daniel Farhi.

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